Club des Hashischins : histoire du cercle expérimental de l'Hôtel Pimodan fréquenté par Baudelaire, Gautier et Moreau de Tours
Le Club des Hashischins est un cercle expérimental parisien actif de 1844 à 1849, réuni à l'Hôtel Pimodan sur l'Île Saint-Louis sous l'impulsion du Dr Jacques-Joseph Moreau de Tours. Sous la direction clinique de ce médecin aliéniste pionnier, écrivains, peintres et intellectuels y consommaient une préparation égyptienne nommée dawamesk pour explorer les états altérés de conscience. Ce cercle des graines de collection historique a vu défiler Théophile Gautier, Charles Baudelaire, Honoré de Balzac, Eugène Delacroix, Gérard de Nerval et Alexandre Dumas, et a laissé une trace durable dans la littérature française avec les Paradis artificiels de Baudelaire et la nouvelle Le Club des hachichins de Gautier.
Cinq ans d'existence, quelques dizaines de séances décrites comme des fantasias, et une influence disproportionnée sur la modernité littéraire. Le club des hashischins n'était ni une société secrète ni un salon mondain ordinaire, mais une expérimentation hybride entre recherche médicale et inspiration artistique. Comprendre ce qu'il fut, qui le composait et ce qu'il a légué éclaire un pan méconnu de l'histoire culturelle du XIXe siècle parisien.
Qu'est-ce que le Club des Hashischins exactement ?
Le club des hashischins (orthographié aussi haschischins, hachichins ou hashichins selon les sources) est un cercle d'inspiration romantique fondé à Paris en 1844 et dissous en 1849. Ses réunions, peu fréquentes mais soigneusement préparées, se tenaient dans le grand salon de l'Hôtel Pimodan, demeure aristocratique du XVIIe siècle située sur l'Île Saint-Louis. Le principe était simple en apparence : un cercle restreint d'invités triés sur le volet se retrouvait pour ingérer ensemble une confiture de haschich, observer les effets sur leur perception et partager ensuite leurs impressions sensorielles et intellectuelles.
La singularité de ce cercle tient à sa double nature. Côté scientifique, le Dr Moreau de Tours, médecin aliéniste rattaché à l'hôpital de Bicêtre, y poursuivait des observations cliniques sur les états induits par le haschich, en vue de son traité fondateur publié en 1845. Côté artistique, des écrivains comme Théophile Gautier et Charles Baudelaire y voyaient une porte d'entrée vers des paysages mentaux inédits, susceptibles de nourrir leur création. Les séances mêlaient donc le protocole médical et le cabinet de curiosités littéraires, sans qu'aucun des deux registres ne prenne tout à fait le dessus.
Le mot hashischin renvoie à une déformation française du terme arabe hashshashin, qui désignait à l'origine les membres d'une secte ismaélienne médiévale d'Iran et de Syrie. Cette filiation lexicale, plus symbolique que rigoureusement historique, donnait au cercle parisien une dimension mystérieuse et orientaliste, parfaitement accordée au goût romantique pour les civilisations lointaines. La période de cinq ans d'existence du cercle correspond aussi à un moment charnière de la littérature française, entre la fin du romantisme et l'émergence du symbolisme.
Qui a fondé le Club des Hashischins et pourquoi ?

La fondation du cercle revient au médecin Jacques-Joseph Moreau de Tours, né en 1804 et mort en 1884. Aliéniste de formation, il accompagnait depuis les années 1830 le baron Étienne Esquirol, figure majeure de la psychiatrie naissante, dans des voyages d'études à travers le bassin méditerranéen. C'est en Égypte, lors d'un long séjour entre 1836 et 1840, qu'il observe pour la première fois les usages traditionnels du haschich et conçoit l'idée d'en faire un outil d'introspection clinique. Son hypothèse, audacieuse pour l'époque, est que les altérations passagères de la conscience provoquées par le hachich pourraient éclairer les mécanismes des maladies mentales chroniques. Cette intuition est exposée en détail dans son ouvrage Du hachich et de l'aliénation mentale, paru en 1845 et considéré aujourd'hui comme l'un des premiers traités modernes de psychopharmacologie.
De retour à Paris, Moreau de Tours cherche à observer les effets du haschich sur des sujets cultivés capables de décrire avec précision leurs sensations. C'est par l'intermédiaire de son ami le peintre Fernand Boissard de Boisdenier, qui occupe un appartement à l'Hôtel Pimodan, que le médecin entre en contact avec le milieu artistique parisien. Boissard, mécène discret et excellent introducteur, rassemble autour de lui une partie de la jeune génération romantique et accepte de prêter son salon pour ces séances expérimentales. Le club naît ainsi de la rencontre entre une démarche médicale rigoureuse et la curiosité débordante des cercles littéraires de l'époque, à l'image des variétés médicinales qui intéressent encore aujourd'hui chercheurs et collectionneurs.
Théophile Gautier, déjà reconnu comme auteur de Mademoiselle de Maupin, devient rapidement la figure visible du cercle. C'est lui qui en popularise l'existence auprès du grand public en publiant en février 1846 dans la Revue des Deux Mondes une nouvelle intitulée Le Club des hachichins, récit semi-fictionnel de l'une des séances. Gautier transforme ainsi un protocole confidentiel en objet littéraire identifiable, fixe l'orthographe hachichins dans la mémoire collective et assure au cercle une postérité que ses séances réelles n'auraient peut-être pas suffi à garantir.
Qu'est-ce que le dawamesk consommé lors des séances ?
Le dawamesk était une préparation traditionnelle d'origine arabe, importée en France par Moreau de Tours et préparée spécifiquement pour les réunions du cercle. Loin d'une simple consommation brute de résine, il s'agissait d'une confiture verte au goût épicé, mélangeant le haschich à divers ingrédients culinaires destinés à en masquer l'amertume tout en facilitant l'ingestion. La composition exacte variait selon les sources, mais les éléments centraux sont relativement bien documentés dans les écrits de Moreau et de Gautier.
| Ingrédient | Rôle dans la préparation |
|---|---|
| Résine de haschich | Principe actif central, importé d'Égypte ou de Syrie |
| Beurre clarifié | Support gras facilitant l'extraction des principes |
| Miel | Liant sucré qui adoucit le goût et la texture |
| Pistaches, amandes, noisettes | Apport texturel et aromatique caractéristique |
| Cannelle, cardamome, muscade | Épices orientales masquant l'amertume du chanvre |
| Sucre, eau de rose | Notes parfumées rappelant la pâtisserie orientale |
Le dawamesk était servi à la cuillère, en quantité mesurée par Moreau lui-même selon le poids et la sensibilité présumée de chaque participant. La voie orale, en comparaison de la combustion qui dominait dans d'autres usages contemporains, entraînait une montée lente, une intensité maximale tardive et une durée prolongée des effets, parfois plusieurs heures. Cette pharmacocinétique particulière rendait possible l'observation prolongée que recherchait le médecin et offrait aux artistes le temps de noter mentalement leurs perceptions. Les amateurs contemporains de produits CBD modernes retrouvent d'ailleurs cette logique de voie orale dans les huiles et gummies disponibles aujourd'hui dans un cadre parfaitement légal.
Les écrits de Gautier décrivent un goût ambigu, à la fois sucré et résineux, mêlant les arômes de pistache grillée et de cardamome. La verdeur du chanvre transparaissait sous la couche aromatique, donnant à la préparation une signature impossible à confondre avec une simple confiture orientale. Cette dimension sensorielle complétait la mise en scène des séances, où chaque détail, du décor du salon au choix des invités, participait d'une orchestration soignée.
Où se réunissait le Club des Hashischins à Paris ?

Le quartier général du cercle était l'Hôtel Pimodan, également connu sous le nom d'Hôtel de Lauzun, situé au 17 quai d'Anjou sur l'Île Saint-Louis. Cet hôtel particulier édifié en 1657 par l'architecte Louis Le Vau pour Charles Gruyn des Bordes, puis acquis par le duc de Lauzun, a traversé les régimes successifs en conservant ses décors d'origine. Ses plafonds peints, ses boiseries dorées et son atmosphère hors du temps en faisaient un écrin idéal pour des séances expérimentales mêlant introspection et observation.
Au milieu du XIXe siècle, l'hôtel est divisé en plusieurs appartements loués à des artistes. C'est Fernand Boissard qui occupe le grand salon du premier étage, et c'est dans ce salon que se tiennent les séances du cercle expérimental. Charles Baudelaire lui-même habite à la même période une mansarde sous les toits du Pimodan, ce qui explique sa proximité physique avec le cercle et la facilité de ses passages aux séances. L'Île Saint-Louis, alors quartier excentré et discret malgré sa centralité géographique, offrait l'isolement nécessaire à des réunions qui n'étaient pas illégales mais demeuraient confidentielles.
L'ambiance des séances, telle que Gautier la décrit, mêlait solennité orientaliste et délicieuse étrangeté. Les invités étaient accueillis par un domestique nubien, parfois prêté pour l'occasion, puis dirigés vers une salle à manger où les attendait un dîner copieux. Le dawamesk était distribué après le repas, dans un rituel codifié, puis chacun rejoignait le grand salon pour vivre la montée des effets dans un cadre propice à la contemplation. Cette mise en scène empruntait au goût romantique pour le pittoresque, sans pour autant verser dans la mascarade exotisante : le sérieux clinique de Moreau encadrait l'ensemble du protocole. Les amateurs d'environnements maîtrisés retrouveront cette attention aux détails dans la sélection de graines féminisées du catalogue, où chaque variété est documentée avec la même précision que les séances du XIXe siècle.
Quels écrivains et artistes fréquentaient le Club ?
Le cercle réunit à différents degrés une part importante de la jeune génération romantique et de ses figures établies. La liste des participants documentés varie selon les sources, certains témoignages étant postérieurs de plusieurs décennies aux événements, mais un noyau dur de personnalités revient systématiquement dans les récits. La composition reflétait la diversité du milieu culturel parisien des années 1840, mêlant écrivains, peintres, médecins et amateurs éclairés.
- Théophile Gautier : poète et romancier, chroniqueur du cercle dans la Revue des Deux Mondes en 1846.
- Charles Baudelaire : présence intermittente, élabore à partir de cette expérience une partie des Paradis artificiels.
- Honoré de Balzac : passage attesté lors d'une séance, refus prudent de l'ingestion selon les témoignages.
- Eugène Delacroix : peintre romantique, présence évoquée par plusieurs contemporains.
- Gérard de Nerval : poète déjà familier des explorations mystiques, hôte régulier des séances.
- Alexandre Dumas : présence ponctuelle, plus comme observateur curieux que comme participant actif.
- Fernand Boissard : peintre, hôte des séances dans son appartement de l'Hôtel Pimodan.
- Jacques-Joseph Moreau de Tours : médecin fondateur, officiant à chaque réunion.
Le degré d'implication variait fortement d'un participant à l'autre. Certains, comme Gautier et Boissard, étaient présents à la quasi-totalité des séances et acceptaient l'ingestion. D'autres, comme Balzac, refusaient le dawamesk tout en assistant aux soirées pour en observer les effets sur leurs amis. Baudelaire, qui résidait pourtant dans le même bâtiment, semble avoir participé de manière inégale, davantage attiré par le potentiel poétique de l'expérience que par la rigueur du protocole médical. Cette participation à géométrie variable explique en partie les divergences entre les récits ultérieurs.
Il faut noter que le cercle restait strictement masculin et bourgeois, à l'image de la sociabilité littéraire parisienne de son temps. Aucune femme écrivain ou artiste n'est attestée parmi les participants, et la plupart des membres venaient de familles aisées disposant d'un capital culturel et financier suffisant pour évoluer librement dans les milieux artistiques. Cette homogénéité sociologique a contribué à la cohérence des récits qu'ils en ont ensuite donnés, mais limite aussi leur valeur de témoignage anthropologique sur la consommation de chanvre à Paris à la même époque.
Quel héritage littéraire le Club a-t-il laissé ?

L'héritage du Club des Hashischins se mesure essentiellement à l'aune des œuvres qu'il a inspirées. Trois textes majeurs, publiés respectivement par Moreau de Tours, Gautier et Baudelaire, ancrent le cercle dans la double histoire de la médecine et de la littérature françaises. À ces ouvrages s'ajoutent des évocations indirectes chez Nerval et des chroniques journalistiques qui ont fixé l'imaginaire collectif autour de l'Hôtel Pimodan et de ses séances expérimentales.
| Œuvre | Auteur | Année | Apport |
|---|---|---|---|
| Du hachich et de l'aliénation mentale | Jacques-Joseph Moreau de Tours | 1845 | Traité médical fondateur, premier essai de psychopharmacologie expérimentale française |
| Le Club des hachichins | Théophile Gautier | 1846 | Nouvelle parue dans la Revue des Deux Mondes, vitrine littéraire du cercle |
| Les Paradis artificiels | Charles Baudelaire | 1860 | Essai-méditation prolongeant et critiquant les expériences du Pimodan |
Le traité de Moreau de Tours fonde une approche expérimentale de la psychiatrie qui influence durablement la discipline. Son hypothèse selon laquelle les ivresses passagères éclairent les délires chroniques sera reprise au XXe siècle par les chercheurs en pharmacologie des hallucinogènes. La nouvelle de Gautier, elle, mêle souvenirs réels et invention romanesque pour dresser un portrait vivant des séances, fixant des images devenues canoniques : la cuillère de dawamesk, la métamorphose des invités, le déchaînement des sens. Baudelaire reprendra ce matériel quinze ans plus tard dans les Paradis artificiels, en y ajoutant une dimension morale absente chez Gautier : la dénonciation du paradis chimique comme illusion dangereuse, qui contraste avec son adhésion juvénile aux expériences du cercle.
Au-delà de ces trois textes, le cercle a alimenté un imaginaire diffus qui irrigue toute la modernité littéraire. Les correspondants entre l'expérience des hashischins et celle des poètes symbolistes de la fin du XIXe siècle sont nombreux, et il vaut la peine de les détailler pour saisir l'ampleur du legs.
- Une approche expérimentale de la conscience qui anticipe la psychopharmacologie moderne.
- L'idée que la création littéraire peut bénéficier d'états perceptifs inhabituels.
- L'intérêt sérieux pour les synesthésies, qui traverse Baudelaire, Rimbaud puis les symbolistes.
- La figure du Pimodan comme topos littéraire de l'expérimentation parisienne du XIXe siècle.
- Un vocabulaire descriptif des sensations altérées qui se diffuse dans tout le récit moderne.
Rimbaud, sans avoir lu Moreau, reprend des intuitions parallèles dans sa Lettre du voyant de 1871. Les accessoires de headshop contemporains s'inscrivent dans cette longue tradition d'objets dédiés à l'observation des plantes et de leurs principes actifs, héritière lointaine des cuillères en argent du Pimodan.
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Questions fréquentes sur le Club des Hashischins
Pourquoi le cercle s'appelait-il Club des Hashischins ?
Le nom dérive du terme arabe hashshashin, qui désignait au Moyen Âge une secte ismaélienne d'Iran et de Syrie liée par certaines légendes médiévales à la consommation de haschich. Les fondateurs du cercle parisien ont repris ce vocable pour son orientalisme romantique, en assumant pleinement la dimension mystérieuse et mythifiée du mot, plutôt que par souci de fidélité historique.
Le Club des Hashischins a-t-il vraiment existé ?
Oui, son existence est solidement attestée par les textes médicaux de Moreau de Tours publiés en 1845, par la nouvelle de Gautier parue en 1846 dans la Revue des Deux Mondes, et par plusieurs correspondances privées de l'époque. Les séances ont eu lieu entre 1844 et 1849 à l'Hôtel Pimodan, et plusieurs témoins recoupés permettent de reconstituer leur déroulement.
Quel était le rôle du Dr Moreau de Tours dans le cercle ?
Moreau de Tours était à la fois fondateur, organisateur et observateur clinique. Il préparait personnellement le dawamesk, dosait les portions selon ses participants, encadrait les séances et consignait ses observations pour son traité psychiatrique. Sa présence donnait au cercle sa caution scientifique et le distinguait d'une simple réunion mondaine autour d'une substance exotique.
Que sont devenus les membres après la dissolution en 1849 ?
Théophile Gautier a continué sa carrière littéraire prolifique jusqu'à sa mort en 1872. Charles Baudelaire a publié les Paradis artificiels en 1860, où il revisitait l'expérience du Pimodan avec une distance critique nouvelle. Moreau de Tours a poursuivi sa carrière psychiatrique à Bicêtre et à Charenton. Fernand Boissard a sombré progressivement dans la mélancolie et est mort en 1866.
Peut-on encore visiter l'Hôtel Pimodan aujourd'hui ?
L'Hôtel Pimodan, rebaptisé Hôtel de Lauzun depuis sa réintégration officielle de ce nom historique, est aujourd'hui propriété de la Ville de Paris. Il sert occasionnellement de lieu de réception protocolaire et n'est pas ouvert en permanence au public, mais des visites guidées exceptionnelles sont organisées plusieurs fois par an, notamment lors des Journées européennes du patrimoine.
Baudelaire était-il un membre régulier du Club ?
Sa participation est attestée mais reste irrégulière selon les témoignages contemporains. Résidant dans le même bâtiment à la même période, il avait un accès matériel facile aux séances. Cependant, plusieurs sources suggèrent qu'il privilégiait des expériences personnelles plutôt que la rigueur collective du protocole. Son apport principal au cercle est donc essentiellement littéraire et indirect, via les Paradis artificiels de 1860.
Le Club des Hashischins, miroir d'une époque romantique
Cinq ans d'existence, une poignée de séances soigneusement orchestrées, et une postérité disproportionnée par rapport à la modestie matérielle du cercle. Le club des hashischins incarne un moment unique où la médecine expérimentale et la littérature romantique se sont rencontrées sur le terrain du dawamesk, dans le décor préservé de l'Hôtel Pimodan. La trace qu'il a laissée dépasse largement les chambres du quai d'Anjou, irriguant à travers Baudelaire, Gautier et Moreau de Tours plus d'un siècle et demi de pensée sur les rapports entre conscience, création et substances psychoactives. Pour qui s'intéresse à l'histoire culturelle du chanvre et à la richesse de son catalogue de graines de collection contemporain, ce cercle parisien demeure une référence indispensable.
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